Les agrumes en U.R.S.S
Auteur : Boris Tkatchenko

 

  

L'auteur, Directeur de Laboratoires de L'Agriculture de la France d'Outre-Mer, a publié cet article en 1951 dans la revue "Fruits", vol. 6, n° 2, pages 43 à 54.
L'agrumiculture soviétique était alors parvenue, grâce à des méthodes de sélection inédites et à des pratiques agricoles inattendues, à créer en vingt-cinq ans un verger d'agrumes de 30.000 hectares, produisant annuellement 200.000 tonnes de fruits.
L'article fournit l'historique de cette entreprise hors du commun, détaille les régions de culture, présente les techniques de sélection du matériel végétal, inventorie les principales variétés d'agrumes cultivées et se termine par une liste comparative de rusticité de diverses espèces de Citrus et hybrides.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

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  HISTORIQUE

En se basant sur les oeuvres littéraires anciennes, certains auteurs géorgiens sont allés jusqu'à admettre l'hypothèse que l’antique Géorgie connaissait les agrumes depuis des temps immémoriaux et que, les ayant directement reçus de la Chine et de l’Inde, pays avec lesquels elle entretenait des relations commerciales suivies, elle en aurait transmis la culture à tout le Proche-Orient et notamment à la Turquie.

L’étude approfondie de Kojine a démontré que cette hypothèse ne saurait être retenue.

En effet, certains agrumes dont la pénétration en Géorgie est plus ancienne, tels que le cédratier et l’oranger amer (ou bigaradier), sont désignés dans l’idiome national sous des vocables d’origine arabe : tourindji pour le premier et narindji pour le second. Ceci prouve que la Géorgie n’a pu les connaître que dans le deuxième millénaire de notre ère.

Elle les a connus tout d’abord d’après la littérature persane, notamment d’après l’épopée de Châh Nâhmèh de Ferdousi, ensuite comme un médicament très estimé, importé de la Perse ou de l’Inde et, enfin, comme plantes elles-mêmes dont la culture, suivant la vieille voie commerciale de Taurus - Théodosiopolis (l’actuel Erzeroum) - Trébizonde, a gagné le littoral de la Mer Noire - probablement du temps de l’empire des Comnènes (XIIIe-XIVe siècles) - et s’est développée dans la région côtière allant de Trébizonde à Poti.

Lorsqu’en 1461 les turcs osmanlis ont conquis l’empire de Trébizonde, ils ont trouvé ces deux variétés de Citrus parfaitement acclimatées dans les jardins du littoral.

La «Géographie de la Géorgie», due à Vakhouchti, fils du roi Vakhtang VI (1694-1776), mentionne pour la première fois le citronnier - limoni - parmi les plantes cultivées en Adjarie, région qui faisait alors partie de la province turque de Lazistan.

Le citronnier doit donc son origine sur le littoral sud-est de la mer Noire aux turcs. C’est à ces derniers que les zones côtières d’Adjarie et de Trébizonde doivent également l’introduction du portokhali ou de l’oranger doux (Citrus sinensis Osb.), introduction qui serait toute récente - milieu du XIXe siècle probablement.

Quant aux premiers mandariniers - les Satsumas du Japon (Citrus unshiu Marc.) - ils ont été plantés au jardin botanique de Batoumi par A. N. Krasnov, dans la dernière décennie du XIXe siècle.

Très bien acclimatés en Adjarie, ces mandariniers sont à l’origine des variétés actuellement cultivées dans les subtropiques soviétiques. Ils se sont également répandus en Turquie et dans tout le Proche-Orient où ils sont connus sous le nom de «mandarinier de Batoumi».

Avant la première guerre mondiale on estimait la superficie globale occupée par les agrumes dans l’empire russe à quelques 160 ha situés presque entièrement dans la zone côtière de la Géorgie occidentale.

Dispersées en arbres isolés dans une multitude de petits jardins d’amateurs ou existant en nombre plus important dans les jardins d’agrément des villas du littoral, ces plantations ne donnaient lieu à aucune production industrielle des fruits.

Pratiquement, tous les agrumes consommés dans l’ancienne Russie venaient de l’étranger. Les principaux fournisseurs étaient la Sicile pour les citrons, la Palestine pour les orangers.

Les importations annuelles globales variaient, au cours des années ayant précédé le premier conflit mondial, de 200 à 300.000 quintaux et représentaient une valeur de trois à quatre millions et demi de roubles -or.

Les citrons constituaient près des trois quarts du total des agrumes importés.

Durant les années de la grande tourmente - la révolution et la guerre civile - la culture des agrumes dans les subtropiques soviétiques reste à l’état stationnaire : en 1924, on estime que le nombre global des Citrus cultivés correspond toujours à environ 160 ha de plantations normales.

Ce n’est qu’à partir de l’année 1925 que l’agrumiculture commence à faire l’objet d’un développement planifié. Au début, ce dernier n’intéresse que les anciens centres agrumicoles : région de Batoumi et la bande côtière de la Géorgie occidentale allant jusqu'à la vallée du Rion.

Son but est de grouper en sovkhozes (propriétés de l’état) les jardins d’agrumes assez importants et de créer un certain nombre de kolkhozes (propriétés collectives) se consacrant particulièrement à leur culture.

En même temps on crée les premières pépinières et, en 1929, on aborde la sélection méthodique des variétés résistant aux froids. La sélection se limite tout d’abord au mandarinier qui, comme on le sait, se caractérise, parmi les agrumes cultivés, par sa résistance naturelle aux froids qui est la plus élevée.

En 1931, le gouvernement géorgien crée le «Trust des citronniers et mandariniers» (Limantrust) qui englobe tous les sovkhozes agrumicoles et centralise les recherches concernant les Citrus. Ce trust compte actuellement une vingtaine de sovkhozes dont certains produisent annuellement plus d’un millier de tonnes d’agrumes, et quatre importantes pépinières d’état.

Les plans quinquennaux donnent une impulsion prodigieuse à l’agrumiculture soviétique : à la veille de la deuxième guerre mondiale et avant que le troisième quinquennat n’arrive à son terme, la superficie occupée par les agrumes dans les subtropiques soviétiques a plus que centuplé, passant de 160 ha en 1924 à 17.000 ha en 1940. Pour cette même année, la production des plantations en rapport avait atteint 400.000 quintaux, soit le double des importations globales annuelles de la Russie sous l’ancien régime.

Le dernier plan quinquennal, dit de «reconstruction de l’économie nationale d’après-guerre», a accordé une attention toute particulière à l’agrumiculture. D’après ce plan, la superficie complantée en agrumes doit atteindre, vers la fin de l’année 1950, dans la république de Géorgie et dans les républiques associées d’Adjarie et d'Abkhazie seulement, 29.000 ha et la production totale des fruits pour cette même année, dépasser 2 millions de quintaux.

Ce plan, en favorisant particulièrement l'accroissement des superficies consacrées à l'oranger, a notablement modifié la composition du verger géorgien de Citrus. La composition de celui-ci était en 1945 : 8,9 % d'orangers, 62,2% de mandariniers et 28,9% de citronniers; en 1950, elle était de 15,8% d'orangers, 55,9% de mandariniers et 28,3% de citronniers.

D’autre part, les succès obtenus par les sélectionneurs soviétiques et la mise au point des méthodes de culture particulières ont permis de faire déborder l’aire de la culture des agrumes sur les régions du  littoral considérées jusqu'à ces derniers temps comme ne convenant nullement à l’agrumiculture, notamment dans la région de Sotchi et à Lenkoran, sur le littoral de la mer Caspienne. De sorte que la superficie globale occupée actuellement par les agrumes en U.R.S.S. doit approcher une trentaine de milliers d’hectares.

L’importance des progrès réalisés dans l’art de la protection des Citrus contre le froid permettait d’envisager, dès 1945, l’extension de l’agrumiculture à certaines régions de l’Asie centrale, désignées sous le nom de «subtropiques arides», voire à certains districts de l’Ukraine méridionale.

Mais, l’existence d’une réglementation phytosanitaire défendant l’exportation du matériel végétal de la Géorgie vers d’autres régions de l’U.R.S..S. et, dans une certaine mesure, le désir de la Géorgie de garder le monopole dans la production d’agrumes soviétiques, ont longtemps rendu impossible cette extension.

Par ses décisions du 6 octobre et du 28 décembre 1948, le Conseil des Ministres de l’U.R.S.S., non seulement abroge cette réglementation, mais invite la Géorgie à fournir plusieurs millions de plants d’espèces subtropicales, dont deux millions de plants de Citrus et des dizaines de quintaux de graines en vue de réaliser, au cours des années 1949-1950, la première tranche d’un vaste projet de l’extension des cultures subropicales dans les nouvelles régions, débordant nettement la zone actuelle des «subtropiques soviétiques».

A en juger d’après les mesures qu’ils prennent en faveur de ce projet, les dirigeants soviétiques attachent une très grande importance à sa réalisation.

Ces mesures, comme toujours minutieusement planifiées, abordent tous les aspects du problème. Ainsi, sur le plan technique, le réseau des instituts de recherches et stations expérimentales consacrés à l’agrumiculture a été complètement réorganisé et considérablement développé.

La sélection des variétés résistant au froid et leur accoutumance aux conditions du climat local devant se faire, selon Mitchourine, sur place, plus de vingt établissements de recherches supplémentaires, douze stations expérimentales et cinquante et un points d’essais «géographiques», ont été créés dans les nouvelles régions agrumicoles.

Les travaux de ce vaste ensemble des établissements de recherches et d’expérimentation sont dirigés par l'académie d’agriculture.

Des chaires d’agriculture subtropicale ont été créées auprès des instituts agronomiques et d’autres établissements d’enseignement agricole de la zone intéressée en vue de former les cadres et spécialistes nécessaires («chefs de chaînons», «brigadiers», agrotechniciens, agronomes).

Presque toutes les revues agricoles consacrent régulièrement, depuis deux ans, des études et articles aux cultures subtropicales et tout particulièrement à l’agrumiculture.

Les mesures d’ordre administratif comprennent notamment la création des postes d’agronomes de cultures subtropicales de district et, dans chaque région autonome, république ou province intéressées, des directions de l’agriculture subtropicale.

Les mesures d’encouragement sont aussi nombreuses qu’appréciables. Pour chaque hectare d’agrumes planté, les kolkhoziens obtiennent 2 tonnes de blé, pour chaque millier de plants préparés - 250 kg.

Les superficies occupées par les agrumes sont exonérées de toute redevance vis-à-vis de l’état pendant cinq ans, un hectare d’agrumes équivalant à 10 ha de labours. D’autre part, la Banque Agricole (Selkhozbank) accorde des prêts sans intérêts pour l’établissement des pépinières et plantations jusqu'à concurrence du prix de revient de celles-ci et remboursables en plusieurs annuités, à partir de la troisième année pour les pépinières, à partir de la cinquième année pour les plantations.

Enfin, les récompenses collectives et individuelles, matérielles et honorifiques - titre du Héros du Travail socialiste notamment - suscitent une émulation généralisée parmi les kolkhoziens et sovkhoziens de toutes les régions agrumicoles.

Les kolkhozes ayant réalisé leur «plan» avec des dépassements appréciables reçoivent des autos de tourisme, des camions, etc., tandis que les agronomes, kolkhoziens, machinistes des M.T.S. (stations des machines et tracteurs), touchent des motos, des postes de T.S.F., des phonographes, etc.

Les «créateurs» de variétés de Citrus nouvelles de qualité exceptionnelle se voient attribuer des «Prix Staline» de 50.000, voire de 100.000 roubles, soit au cours actuel, 5 à 10 millions de francs.

D’après la presse soviétique, l’agrumiculture a, en 1949, réalisé ses tâches à 105-120 % des prévisions, tant pour le plan quinquennal que pour le projet d’extension biennal.
 

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